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À poser dimanche

Douze questions à poser à vos parents et à vos grands-parents

Je filme des récits de vie chez les familles. Je passe mes après-midi à poser des questions à des gens de quatre-vingts ans, et j’ai fini par savoir lesquelles ouvrent une mémoire et lesquelles la referment.

En voici douze. Elles suffisent pour un dimanche après-midi, avec un téléphone posé contre une pile de livres. Vous n’avez pas besoin de moi pour commencer.

Quatre règles, avant les questions

La liste ne sert à rien sans ça. C’est la manière de poser qui sépare une réponse polie d’un souvenir.

1
Demandez une journée, pas une vie.

« Raconte-moi ta carrière » ne donne rien : la question est trop large, elle paralyse. « Raconte-moi ton premier jour de travail » donne dix minutes. C’est la seule règle qui change tout, et c’est celle qu’on oublie toujours.

2
Après la réponse, comptez trois secondes avant de parler.

La première réponse est une réponse polie. La deuxième est la bonne, et elle arrive dans le silence que vous n’avez pas comblé.

3
Quand la réponse est courte, demandez la scène.

« Racontez-moi ce jour-là. Où étiez-vous ? Qui était là ? » Une réponse de quarante secondes devient une réponse de trois minutes avec cette seule relance.

4
Ne corrigez jamais, ne complétez jamais.

Même si vous connaissez l’histoire mieux qu’eux. Et s’ils sont deux et qu’ils se contredisent sur la date ou la couleur de la robe : laissez tourner. C’est exactement ce que vos enfants voudront revoir.

Les douze questions

Dans cet ordre : on ouvre sur l’enfance, qui est le terrain le plus facile, et on garde pour la fin celles qui demandent du recul.

01

Fermez les yeux. La cuisine de votre enfance : qu’est-ce que vous voyez, qu’est-ce que vous sentez ?

Celle par laquelle commencer, toujours. On ne demande pas un souvenir, on demande une sensation — et personne n’a peur de parler de la cuisine de sa mère.

02

Racontez-moi ce qu’on vous a raconté du jour de votre naissance.

Une histoire qu’ils ont entendue sans l’avoir vécue. C’est souvent la seule trace qui reste de la façon dont leurs propres parents racontaient.

03

Vos parents : comment s’appelaient-ils, et qui étaient-ils ?

Faites épeler les prénoms et les lieux. Dans trente ans, c’est ce détail-là que vos enfants n’auront plus aucun moyen de retrouver.

04

Racontez-moi un moment précis avec votre père. Un seul.

« Un seul » fait tout le travail. Sans cette contrainte, vous récoltez un portrait ; avec elle, vous récoltez une scène.

05

Combien étiez-vous à la maison, et quelle était votre place ?

La question qui ouvre les frères et sœurs, les rivalités, les alliances. Elle a l’air administrative et elle ne l’est pas.

06

La plus grosse bêtise dont vous vous souvenez. Et ce qui s’est passé après.

Celle qui fait rire, et qui détend tout le reste de l’entretien. Gardez-la pour le moment où ça commence à être trop sérieux.

07

Quelle est votre chanson ? Celle qui est vraiment la vôtre. Et pourquoi celle-là ?

La musique ramène des dates, des lieux et des gens que la mémoire seule ne retrouve plus. Notez le titre : il vous servira au montage, si vous montez un jour.

08

Racontez-moi votre premier vrai travail. Le premier jour.

Beaucoup de gens croient que leur métier n’intéresse personne. C’est pourtant là qu’on comprend comment ils tenaient debout.

09

Racontez-moi le jour où vous vous êtes rencontrés.

Le jour, pas l’histoire. Si vous demandez « racontez-moi votre histoire », vous aurez un résumé de trente secondes.

10

Racontez-moi la naissance de votre premier enfant.

Et enchaînez sur chacun des autres, un par un, nommément. Une réponse générale sur « les enfants » ne vaut rien pour ceux qui regarderont.

11

Vos petits-enfants. Citez-les-moi un par un, et dites-moi quelque chose sur chacun.

La séquence que chaque petit-enfant cherchera en premier. Ne la laissez jamais de côté par manque de temps.

12

Quelle valeur aimeriez-vous que votre famille garde de vous ?

À poser à la fin, jamais au début. Posée trop tôt, elle ne donne qu’une généralité ; posée après une heure, elle donne une phrase qu’on cite pendant trente ans.

Et pour finir, toujours la même

Quelle que soit la façon dont l’entretien s’est passé, terminez par celle-là. Replacez la personne face à l’objectif, arrêtez de lui parler, et dites :

« Regardez l’objectif. De l’autre côté, il y a vos petits-enfants, et les leurs, qui vous regardent dans vingt ans. Qu’est-ce que vous voulez leur dire ? »

Puis taisez-vous. Dix secondes de silence, parfois plus. C’est souvent là que tout se dit, et c’est la seule séquence qu’on ne pourra jamais tourner plus tard.

Les questions qu’on me pose

Quelles questions poser à ses parents ou à ses grands-parents pour recueillir leur histoire ?

Les questions qui marchent demandent une scène, pas un résumé : « raconte-moi ton premier jour de travail » plutôt que « parle-moi de ta carrière ». Commencez par l’enfance et la maison, qui sont le terrain le plus facile, remontez ensuite vers les parents et les grands-parents, puis la jeunesse, le travail, la rencontre et les enfants — et gardez pour la fin les questions de regard sur la vie, qui ne donnent rien si on les pose trop tôt.

Comment faire parler quelqu’un qui dit n’avoir rien à raconter ?

C’est la phrase la plus fréquente, et elle tombe presque toujours dans les premières minutes. Ne demandez pas un récit, demandez un détail sensoriel : une odeur, une pièce, un trajet, un objet. Personne ne sait raconter sa vie ; tout le monde sait décrire sa cuisine. Et ne remplissez pas les silences, ils travaillent pour vous.

Combien de temps faut-il prévoir ?

Une heure quarante-cinq à deux heures pour une personne seule, et environ quatre heures pour un couple, parce qu’il faut interroger chacun séparément avant de les réunir. Devant une caméra, les réponses durent une à trois minutes, rarement plus : presque tout le monde répond plus court qu’en conversation.

Comment enregistrer soi-même, avec un téléphone ?

Calez le téléphone contre une pile de livres à hauteur du visage, filmez en paysage, asseyez-vous à côté et non en face, et utilisez un micro-cravate si vous en avez un : le son compte plus que l’image. Posez une question, puis taisez-vous. Le pire film de famille vaut mieux que le plus beau des regrets.

Faut-il filmer, ou l’audio suffit-il ?

L’audio suffit à garder la voix, qui est ce qu’on oublie en premier quand on perd quelqu’un. L’image garde en plus le regard, les mains, la façon de chercher un mot — et c’est ce que les petits-enfants regardent. Si vous devez choisir, enregistrez au moins le son : l’erreur la plus courante reste de ne rien enregistrer du tout.

À quel moment s’y prendre ?

Maintenant. Les familles qui nous appellent le font presque toujours après un diagnostic, un anniversaire marquant ou un deuil dans l’entourage, et elles disent toutes la même phrase : on aurait dû le faire avant.

Qu’est-ce que fait Ton Histoire, concrètement ?

Nous venons chez vos parents ou vos grands-parents une demi-journée, partout en France. Nous les écoutons raconter, avec deux caméras et des micros discrets, et nous en faisons un film documentaire et un livre d’art imprimé. Ils n’ont rien à écrire et rien à préparer. Les formules vont de 420 € à 1 560 € TTC, et un échange de quinze minutes permet d’en parler sans engagement.

L’auteur

Gonzague Gustin

J’ai perdu mes quatre grands-parents et mon père avant d’avoir trente ans. Aujourd’hui, quand ma fille me demande comment était son grand-père, ce qui remonte en premier n’est pas un souvenir : c’est l’émotion. J’ai cherché ce qui existait, je n’ai pas trouvé la bonne formule, alors nous l’avons créée. Je conduis moi-même tous les entretiens, au domicile des familles, partout en France.

Ton Histoire

Et si vous préférez qu’on le fasse

Nous venons chez eux une demi-journée, avec deux caméras et des micros qu’on oublie au bout de dix minutes. Ils n’ont rien à écrire et rien à préparer. Huit à neuf semaines plus tard, vous recevez un film documentaire et un livre d’art imprimé.